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Jean Audouze
Astrophysicien, nous adresse ce beau texte souvenir :

 

Mon amitié pour Philippe date du printemps 1983 : je présentais alors à
l'IUT d'Angers un exposé sur les instruments de l'astronomie et la
personne qui m'avait invité me demande si Philippe Avron, qui donnait son
spectacle "Big Bang" ce soir là dans cette ville, pouvait assister à cette
présentation. J'acceptai, bien sûr, en étant très flatté qu'un comédien
célébre comme Philippe veuille venir m'écouter parler des moyens de
déchiffrer le ciel. Quelques mois plus tard, Philippe m'invite à son
spectacle à Paris et j'entends au milieu de celui ci deux phrases sur le
télescope spatial que j'avais effectivement prononcées à Angers. Depuis ce
moment là, nous nous rencontrions régulièrement : j'allais l'applaudir à
tous ses spectacles et à chaque début d'année, Philippe m'adressait une
carte avec ces mots "Y a t'il du nouveau dans le ciel ?". J'eus ainsi
l'occasion de satisfaire sa curiosité tout au long de nos rencontres. Je
voudrais, simplement, rappeler deux circonstances particulières : 1) en
1996, France Culture préparait une longue émission à mon propos dans la
série "le bon plaisir" où j'eus le bonheur de faire intervenir Philippe.
L'enregistrement eût lieu dans mon bureau de l'Institut d'Astrophysique de
Paris (IAP) et je garde le souvenir d'une prestation époustouflante de
Philippe au cours de laquelle celui ci mélangea harmonieusement ses
sketches passés et en préparation ("je suis un saumon") ; 2) j'eûs
l'immense privilège de présenter en octobre 2009 dans l'amphi de l'IAP une
causerie à deux voix avec Philippe au cours de laquelle j'annonçais des
découvertes en astrophysique qui étaient ponctuées par des lectures de
textes littéraires et poétiques par Philippe en relation avec les dites
découvertes. Nous avions le projet de poursuivre ce dialogue. Philippe, en
partant en juillet 2010, en a "décidé" autrement ;  3) au mois de février
2010, au moment où il préparait son dernier spectacle "Montaigne,
Shakespeare, mon père et moi", Philippe vint en Dordogne dans le village
où j'ai une maison animer un dîner rassemblant 80 habitants du canton à
l'intérieur duquel se trouve la "Tour de Montaigne". Ce matin là,
j'emmenais Philippe visiter la tour. Tout au long de la visite, le chat de
la jeune guide nous accompagna dans le différentes pièces, y compris la
célèbre bibliothèque ornée de maximes latines et grecques. Ce chat inspira
l'un des personnages de ce spectacle que Philippe incorpora le soir même
dans sa généreuse "répétition" villageoise.

Je termine mon propos ici non sans féliciter Ophélia, Jean - Gabriel
Carasso, Bernard Avron, Claude Evrard et vous tous qui vous ingéniez à
maintenir vivant parmi nous celui que nous aimons et admirons tant.  Que
le souvenir de Philippe, et sa présence en nous, nous aide chacun(e) à
poursuivre notre route.

Amitiés à tous

 

A SAUTS ET A GAMBADES

 Salut à Philippe Avron

 

par Jacques Téphany

(texte publié dans les Cahiers Jean Vilar n° 111)

 

Philippe Avron nous a quittés après un dernier tour de piste à la fois magnifique et tragique. Nous garderons le souvenir de ces spectateurs en larmes, conscients d’assister à ses adieux à la scène, à Avignon, à la vie. Dans le jardin du Théâtre des Halles qu’il a tant aimé, sous ces frondaisons où l’on se souvenait des combats d’un certain saumon, il nous a donné, l’été dernier, une leçon d’humanité et de courage, et aussi de désintéressement et d’humilité. Son sourire ne cesse de nous habiter, empreint d’une infinie tristesse en ces derniers instants de son séjour à nos côtés, mais sourire toujours juvénile, malin, pétillant, rêveur, indulgent, insolent, amical, ravageur…, tout cela à la fois et plus encore. Et puis il y avait aussi  la distinction de toute sa personne, et encore celle de sa diction, rapide, précise, nous offrant à foison des gerbes d’intelligence familière et d’une si parfaite élégance. Philippe Avron avait des élans de mémoire comme on a des élans du cœur. Cœur et mémoire étaient chez lui immenses…

 

De même que Vilar se contentait de se dire élève de Charles Dullin, Avron n’a cessé de se connaître comme élève de Jacques Lecocq, animateur et formateur discret d’une génération non seulement d’acteurs d’exception mais d’artistes au service de la cité, leçon dont Ariane Mnouchkine reste aujourd’hui la principale incarnation. Mais l’autre leçon essentielle de Philippe Avron, c’est le plaisir de plaire, non pas de complaire, de toucher par le sourire et le rire parfois percé de gravité, car il excellait dans l’art de la rupture dans le ton, disposition très rare qui appartient aux grands interprètes.

Pour notre part, nous l’avons rencontré pour la première fois dans les années 70 sur les routes champenoises en compagnie de son ami Claude Evrard, autre élève de Jacques Lecocq. Ensemble, nous allions animer (réanimer parfois…) les villages les plus retirés dans des salles des fêtes improbables. Après le numéro Avron-Evrard, nous avions un débat avec le public - nombreux en général, car il n’y avait à cette époque ni télévision ni ordinateurs dans les foyers - auquel nous offrions, pour terminer, la projection d’un film de ciné-club. Heureux temps où l’action culturelle n’était pas pensée comme un échec mais une remise en cause quotidienne de notre destin d’artistes et d’animateurs ! Philippe nous donnait l’allure poétique chère à Montaigne (un autre de ses maîtres), et de son aveu même, le fameux à sauts et à gambades aurait pu servir de devise à son blason.

 

Philippe Avron incarnait une histoire à travers des personnages d’exception (le prince Mychkine dans L’Idiot de Dostoïevski, Hamlet, Sganarelle et Dom Juan, le juge Azdak du Cercle de craie caucasien…) avec une formidable sympathie : on ne pouvait pas ne pas l’aimer ! Philippe Avron nous laisse l’impression d’avoir été notre Prospéro, consacrant deux pensées sur trois à la mort sur le ton d’une sagesse détachée mais inquiète : s’il n’a pas joué ce grand rôle, il l’aura du moins vécu.

 

De même que Tolstoï disait qu’il avait aimé aimer Tchékhov, nous aurons aimé aimer Philippe Avron. Il nous reste à être dignes de lui, à retenir sa leçon : se tenir droit et, si possible, souriants face aux pires moments de notre condition. C’est peu de dire qu’il fut un ami impeccable.

 

Nous lui dédions ce numéro des Cahiers Jean Vilar.

en savoir plus sur La Maison Jean Vilar

 

 

 

Je suis une alevine

par Chloé Berthier

 

Je suis une alevine.

Je suis une alevine.

Je le suis depuis toujours, mais grâce à Philippe Avron ça se voit.

Alors je le dis.

 

C’est une chance, j’en suis consciente.

Parce que l’alevine accompagne le saumon dans sa quête artistique.

« L’amitié est au bout du voyage, c’est extraordinaire »

 

Alors nous sommes partis à plusieurs,

Saumon-alevines-copain-copines,

Nous étions les FiFi-lles d’Avron :

        

Claudia Fleissig, notre intrépide Antigone,

Alice Belaïdi, la triple championne médaillée d’or,

Anne Berlan, la tip top administratrice de tournée

Elsa Fournet et son rire inénarrable

Et Anne Coudret…notre ange gardien à tous…

 

Oui ! Parce qu’on jouait en alternance, comme à la comédie française !

 

Et vous savez, on est un peu comme les assistantes des magiciens :

On connaît le spectacle, mais on sait pas comment chaque soir il va l’interpréter.

Et quand est ce qu’on va pouvoir entrer. Et si on va pouvoir entrer.

Et si Anne Coudret sa lumière elle va pouvoir la lancer…au bon moment.

 

Ca nous met dans une angoisse… On vérifie tout !!

Les lumières, les lumières d’André Diot, la musique, la musique de Jean-Jacques, le micro, le micro, essai 1-2

On vérifie tout ! Les accessoires, les masques, les masques d’Ehrard, la banane de Philippe, tout, son écharpe, son chapeau, ses chaussettes… (ses chaussettes ??) On vérifie tout !!

 

Et puis soudain l’appel, le signe du départ « pour l’amour, la mort et les autres choses, et les autres choses ».

Après le toy toy rituel, on s’élance !!!!

 

Et là un monde, un monde !!! Les corbeilles, l’orchestre, le parterre noirs de monde !

Il y avait des artistes, des chercheurs, des philosophes, des citoyens !!!

Tout Ardivilliers est venu nous voir !

Il étaient tous là : Danielle Ajoret et Claude Evrard (les inséparables !), Hubert Reeves, Philippe Caubère ! , Ariane,  Ariane Mnouchkine en personne !!

Nous on savait pas, on étaient venus dans l’anonymat le plus complet, on était devenus des stars ! Je l’ai même accompagné en 99 pour recevoir son Molière (premier !) Molière ! (il en a eu deux !) Un instant mémorable !!

Alevins d’Avron, alevins champions !!!

Ophélia venait nous voir le dimanche : « c’était bien aujourd’hui, c’était bien !! » Ah ! La dame du dimanche…

La famille de Philippe était là au grand complet, la fifi’s family : mes frères, mes sœurs, mes nièces et mes neveux, woohoo hooo, c’était le bonheur…

 

Et puis est arrivé ce qui est arrivé, Philippe s’en est allé.

Au revoir le Théâtre du Rive Gauche et monsieur Alain Mallet, c’était une belle traversée. Adieu le théâtre de la vie à Bruxelles.

On se souviendra du magistral sapin de Madona Bouglione et de son chaleureux accueil au théâtre du Ranelagh, au revoir le petit théâtre de Paris et Stéphane Hillel. « Acteur c’est quelque chose, metteur en scène c’en est une autre, mais directeur de théâtre ! » Adieu le théâtre des Halles de Alain Timar qui a « laissé le sens caché accomplir son œuvre. » Merci Catherine de Courson François Volard de nous avoir accompagnés.

Adieu Orléans, Pithiviers, Meung sur Loire, Baugency !  Adieu la Loire !!

 

Phillippe Avron s’en est allé, mais il n’est pas parti.

Il est là, là-haut, il nous observe…Philippe !!!

Quoi ? ah ! ah ! Embrassez-les pour nous ! Il fait une belote avec Shakespeare, Montaigne, et Proust. Paraît que Molière est un tricheur.

Ben ouais on est tous là Philippe ! Je l’entends d’ici : « Ils ont organisé une fête pour moi ? Sacrée Ariane ! En quel honneur ? Je ne le mérite pas. C’est encore Jean-Gabriel qui a tout organisé. Oh, elle est là mon Ophé !  Oh Claude ! T’es beau d’en haut mon Claude ! Ah ! Ah ! mon Jean-Jacques ! Tu reviens d’où encore ?

 

« Ah ! Jeunesse impertinente !!»

 

Quant à nous les alevines,

Nous attendons de devenir saumon.

De mettre en pratique tout ce que Philippe nous a appris.

Plein de générosité, de vérité et d’humanité.

Et nous ne l’oublierons jamais.

 

Alevin d’Avron deviendra saumon !!

 

 

 

                            

 

 

Nous, tes cousins italiens


Nous, tes cousins italiens, l’on se souvient de toi, Philippe 

 

Nous, tes cousins italiens,

l’on se souvient

de toi dans notre petit coin

avec ton regard toujours calin,

de toi nous serrant fort les mains

avec ton sourire jamais éteint.

 

Nous, tes cousins italiens,

l’on se souvient

qu’avec ton humour joyeux subtil et fin

tu repandais chez nous l’esprit parisien,

qu’avec ton art d’authentique comédien

tu rejouissais notre humeur ligurien.

 

Nous, tes cousins italiens,

l’on se souvient

de ton air apparemment nonchalant et mutin

cherchant de pénétrer notre vivre quotidien,

de tes questions sur la dure fatigue dans un passé lointain

que jour après jour l’on supportait pour gagner notre pain.

 

Nous, tes cousins italiens,

l’on se souvient

de tes monologues jaillissant soudain de ton sein

pareils aux eaux d’un torrent débordant son trop-plein,

de ta gestualité fascinante – nous  rappellant nos Arlequins

restée gravée dans nos mémoires comme de flottants dessins.

 

Nous, tes cousins italiens,

l’on se souvient

que même le banquet le plus restreint

devenait avec toi un somptueux festin,

que ton melange intentionnellement amusant d’italien et latin

nous poussait irresistiblement à s’ecrier: oh, quel langage surfin !

 

Nous, tes cousins italiens,

l’on se souvient

de toi fils d’un milieu marin et urbain

touché par notre monde rural et sylvain,

de toi infatigable lecteur de grands écrivains

écouter ravi les simples contes de nos anciens.

 

Je saute le dernier refrain

et bras dessus, bras dessous je t’emmène dans un coin

( si tu veux avec un bon verre de vin à la main)

dis-moi : est-ce que du coup il n’y a plus de lendemain ?

ou bien, quelque part là-bas, chacun continue son propre destin ?


Un jour, assis sur les escaliers du cimetière de mon patelin

on en avait discuté sérieusement mais en vain.

                                              

 Pour la réponse, rien qui presse, on aura d’autres entretiens

en attendant invite le grand Montaigne que tu connais si bien

 ensemble on relira ses Essais qui ont inspiré certains de tes bouquins.

Philosophe sceptique, superbe moraliste, empiriquement bon chrétien

 tu en parlais comme ton modèle du vertueux citoyen.

 Tout cela tu l’as artistiquement et joyeusement peint

 à travers et au long de ton serein et lumineux chemin !

 

Ciao, Philippe !

 

Albert, un de tes cousins italiens.

 

 

HOMMAGE DES A.T.P. A PHILIPPE AVRON

 

Gérard Cardonnet

Président de la Fédération des Associations de Théâtre Populaire

 

 C’était si simple entre lui et nous, comme une évidence ; alors, essayer de dire simplement ce qu’il y avait de singulier dans notre relation, « notre », c’est – à – dire le rapport amical, presque amoureux, entre les ATP et lui.

Certes, pour nous, enfants de Vilar, porteurs obstinés d’un théâtre populaire si ringards aux yeux des chantres d’une certaine modernité, Philippe incarnait cette belle aventure, marquée de batailles, celle de Chaillot bien sûr, mais aussi celle d’Avignon qui, défendant résolument un festival auquel il fut toute la vie, et jusqu’à la mort, fidèle, fut pour nous l’acte fondateur.

Toutes nos Associations l’avaient accueilli, et pour certaines dans tous ses spectacles. Nous savons qu’il aimait ces moments de retrouvailles, peut-être parce que comme il l’avait déclaré lui-même,  il avait grâce à nos associations « découvert un nouveau public, un public averti, exigeant et fidèle ».

A nous tous il manquera.

Il nous manquera aussi parce qu’au-delà de son art, au-delà de l’attachement et de l’affection que lui portait le public, il y avait l’homme, et toujours en même temps l’homme de théâtre.

Permettez à ce sujet un souvenir personnel.

Recevant à Nîmes DON JUAN 2000, je l’invitais à déjeuner à la maison.

J’habitais à l’époque un vieil hôtel du 17ème siècle, halte inévitable dans le parcours touristique de cette antique cité.

C’était la première fois qu’il y venait.

Nous débouchâmes d’un sombre couloir dans une cour étroite et profonde dominée par des encorbellements qui ponctuaient à chaque palier les volées d’un monumental escalier de pierre.

Il s’arrêta net, son regard parcourut rapidement les lieux, et il dit, sans me regarder : « Il faut que je joue Don Juan, là ».

L’exiguïté de cette cour, privée et classée, compromettait définitivement une telle entreprise, mais la résonance en lui de ce décor, aussi inattendu que propice, l’avait fait vibrer.

Pendant un court instant, j’eus le sentiment que cette cour était devenue une autre de ses cours d’honneur.

J’ai conclu un petit billet dans notre journal à l’intention de nos spectateurs, sous le titre « Un grand ami nous a quittés », par ces mots : « 81 ans, c’est bien jeune pour quitter un monde qui avait plus que jamais besoin de lui ».

 

 

 

Témoignages à propos de la disparition de Philippe Avron

 

 

J'ai appris la nouvelle. Je suis très triste.

J'allais voir Philippe Avron dès l'âge de dix ans au Palais des Glaces.

J'ai eu la chance de le connaître après, grâce à Marie, la fille de Claude Evrard, avec qui j'ai fait mes armes au théâtre.

Quelle élégance, quelle intelligence, quel humour, quelle générosité, quelle classe, Philippe Avron.

Je l'aimais beaucoup, c'était même un fétiche de théâtre pour moi, un esprit tutélaire (mais léger, pas grave, pas pesant, pas intimidant), même s'il ne le savait pas.

David Lescot, auteur, comédien

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Philippe Avron est venu souvent nous visiter au Québec. Il avait son public. Nous en faisions partie. Nous aimions le voir évoluer sur nos scènes et l'entendre nous raconter ses histoires. Avec sa voix, son corps, ses masques et ses mots. À chaque représentation qu'il nous offrait, c'était toujours à une véritable fête du Théâtre qu'il nous invitait. Un théâtre dans sa plus pure expression. Un art savamment dépouillé où l'acteur avec peu d'artifice dans un langage souvent poétique nous conviait aux grands enjeux sociaux les plus mobilisants. Merci Philippe Avron d'avoir su actualiser d'une manière aussi magistrale cette magie pourtant millénaire du théâtre. Vous conservez une des places les plus précieuses dans notre mémoire de spectateur.

Louis-Dominique Lavigne /Lise Gionet

Théâtre de Quartier - Montréal

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Une petite contribution personnelle : il y a quatre ans, j'avais trouvé une magnifique image de saumon que j'avais transmise à Philippe Avron, qui m'avait illico renvoyée une lettre pleine d'amitié et de générosité… ce que je retiendrai de lui, c'est sa classe, son charme et son éclectisme, et surtout son sourire si particulier, qui donnait l'image paradoxale d'un être à la fois plein de malice ET dépourvu de malice : quelle force !

Mes amitiés à tous ceux qui furent de ses très proches ;

Chantal Dulibine, enseignante

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Je viens d'apprendre le décès de Philippe et j'en suis tout bouleversé. J'ai connu Philippe assez récemment lorsque j'étais administrateur du Soleil et que nous l'avions accueilli pour venir jouer son spectacle, "Ma cour d'honneur", chez nous. Je me souviens d'intense moment d'émotion quand il nous faisait revivre sur scène des personnages que lui avait connu mais que moi je ne connaissais que de nom. La vie s'incarnait avec justesse, le trait était sur, pertinent même acéré mais toujours avec une grande générosité et un immense respect. Cette rencontre même si elle fut fugace m'a beaucoup marqué, je me souviens également des moments de complicité quand nous sommes allés ensemble acheter une veste en tweed pour son spectacle en tournée. Ce ne sont que des petits riens mais ce sont des pépites précieuses.

Il me reste une image de Philippe. Un homme aux yeux lumineux avec ce sourire si humain qui le définissait tant et puis cette voix qui résonne et qui me parle toujours au cœur de l'absence.

Je ne pourrai malheureusement pas être présent ce jeudi car je pars pour le Liban aujourd'hui même. Je le regrette. Je serais en pensée avec vous tous pour rendre hommage à Philippe et à sa grande générosité et à son grand talent d'acteur. Très cordialement

Pierre Salesne

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Jouant au théâtre très loin d'Hardivilliers ce jeudi soir, je ne pourrai être parmi vous comme je le souhaitais. Je tiens cependant à présenter mes condoléances émues à la famille et aux proches de Philippe, qui a été pour moi un modèle, un exemple et un ami. Le souvenir de son formidable talent et de son immense humanité vivra toujours dans mon cœur.

François Rollin

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Toute la compagnie est bouleversée par la mort de Philippe Avron et particulièrement émue de voir ainsi partir jour après jour les derniers grands acteurs poètes. Philippe Avron nous laisse des oeuvres vives du langage et le souvenir d'un homme de théâtre lucide, authentique, lumineux.

Pour avoir évoqué avec lui, un soir où nous nous étions croisé, la poésie de Saint- John Perse, voici, pour lui, les paroles du poète: "Poète, par qui s'éclaire et s'agrandit l'espace des vivants, ton souffle nous assiste. Aux soirs de grande mutation, quand les figures usées du drame descendent derrière nous les travées de l'histoire, que l'on entende encore passer ta grande ombre nocturne. Sois avec nous, Passant ! Poésie, grandeur vraie, et, de tous les pouvoirs, le seul qui ne corrompe point le cœur de l'homme face aux hommes…"

Va, mon grand, rentre chez toi en paix, nous, comédiens musiciens techniciens et dramaturges, soufflons sur tes voiles !

Anne Sicco, Aurélia Marceau, Olivier Copin, Christophe Seval et François Klère

L'Oeil du Silence

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Je ne pourrai pas assister aux obsèques de Philippe, repris par mes activités professionnelles en Belgique. Je tiens cependant à m'associer à l'élan culturel, artistique et émotionnel qui entoure son triste départ.

Je ne figurais pas au rang de ses amis proches. Cependant, depuis la coédition de deux de ses ouvrages, j'avais pu mesurer l'estime progressive et réciproque que nous nous portions, ainsi que le plaisir chaleureux qui accompagnait nos rencontres, notamment au Théâtre de la Vie à Bruxelles et au Festival d'Avignon.

J'ai eu la chance d'apprécier son spectacle au Théâtre des Halles à Avignon le 15 juillet. Sur mon blog, j'exprimais l'émotion de le voir ainsi s'épuiser pour nous offrir le majestueux cadeaux de ce que je pensais être sans doute sa dernière création. Il était allé ce jour-là au bout de ses forces, mais sans manifester le moindre signe qu'il était en train de dépasser les limites du supportable. Et qu'il nous laisserait rapidement orphelins de son immense talent et de sa sensibilité jubilatoire.

Qu'il me soit permis de me joindre à sa famille et à ses proches, mais aussi à tous ceux qui partagent le souvenir des moments d'intelligence et de tendresse passés en sa compagnie, pour remercier Philippe de tout ce qu'il a pu apporter au monde du théâtre, mais aussi plus modestement de ce qu'il représentait pour des milliers de spectateurs ("professionnels" ou non) à qui il a fait vivre de grands moments.

Emile Lansman, éditeur

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Philippe Avron qui s'en va

Et même pas eu le temps de faire un stage avec lui !

Oui mais…

Philippe Avron savait si bien transmettre

Dès que nous étions à son contact !

Ce sourire,

Cette gentillesse,

Cette posture dans la vie,

Cette générosité,

Cette culture,

Cette diction,

Et ce goût du jeu toujours, dans ses yeux amusés…

Il m'a suffi de le côtoyer quelques minutes dans ma vie

Pour qu'il me donne le cap

De par sa seule manière d'être.

Alors aujourd'hui qu'il est parti,

Je sais qu'il va manquer quelque chose à Molière,

Qu'il va manquer quelque chose à Shakespeare et à Montaigne

Mais je sais plus certainement encore

Qu'il reste plus que jamais vivant

Dans tout ce qu'il a bien voulu nous donner.

Bernard Grosjean

Directeur Entrées de jeu

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J'ai le cœur bien lourd depuis ton appel. Je suis face a l'océan sue une falaise en Cornouailles et je vois le visage de Philippe dans les jeu de lumière sur l'eau. Lui qui a tant éclairé les autres est parti vers la lumière…

 Nous sommes tous mortels mais il y a quelques êtres que l'on souhaiterait immortel, et il en fait partie. Le monde est un lieu plus triste sans lui.

Il doit laisser un vide immense dans ta vie et tous ceux qui lui sont proches.Heureusement que tu as fais tous ces beaux documentaires sur lui, qui nous aideront a garder sa mémoire bien vive.

Je me sens bénie de l'avoir connu et travaillé un peu avec lui.

Rien ne disparaît, tout se transforme, on ne sais en quoi, en esprit en vent, en poussière. J'imagine l'énergie de Philippe une brise vive et bienveillante… Qu il soit en paix, là ou il souffle

Je vous embrasse très fort

Freddie

Footsbarn theatre

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En ces temps particulièrement froids de calculs, de culture du résultat et de vaines évaluations, le voyage poétique et philosophique sur les routes de l'inconnu que nous a proposé Philippe tout au long de sa vie a défriché pour nous un chemin lumineux. Son sourire d'enfant grandi, sa générosité, sa flamme créatrice et le tourbillon de sa pensée nous accompagneront longtemps.

Cet été dans le programme de la treizième édition de notre aventure corse j'avais prévu de lui rendre hommage en diffusant le beau film sur Philippe qu'a réalisé notre ami commun Jean Gabriel Carasso. Ce sera chose faite avec tristesse et beaucoup de joie cependant. Nous revivrons en images et en son les aventures de la création de ses spectacles et nous mettrons en contact avec lui celles et ceux qui n'ont pas encore eu la chance de croiser Philippe et la fulgurance de sa pensée créatrice.

 Robin Renucci

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J'ai appris cette triste nouvelle.

Philippe est venu à Bourges au Palais Jacques Cœur pour une rencontre improbable autour de son dernier spectacle qui était lui aussi à cette date encore improbable.

L'échange fut chargé d'une grande et belle humanité à la hauteur des grands artistes. Le sourire enchanteur de Philippe fait aujourd'hui partie des vieilles pierres de cet espace séculaire. Philippe est et sera toujours un véritable enchanteur.

Georges Buisson

Administrateur du Palais Jacques Cœur / Bourges

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Je ne pourrais rejoindre les obsèques de Philippe Avron le jeudi 5 août, j'en suis désolé.

J'ai eu la chance à 7 ans en 1970, et je remercie ma mère, d'avoir pu admirer sur une scène en bois, sau Ponts de Cé, dans le Maine et Loire, Philippe Avron et Claude Evrard en duo.

Spectacle à textes et répliques dans la tradition de la commedia dell'arte, farce du théâtre populaire, le tout dans un parc entre 2 platanes et 4 projecteurs. Inoubliable ! Deux grands clowns !

Philippe Avron m' a soutenu en tournée à plusieurs reprises pour parler au public de mon travail artistique, je fus très touché.

Une gentillesse et un amour sans limites pour le théâtre.

Je garde un souvenir ému de Philippe Avron.

À sa compagne, sa famille, et ses proches,

Jérôme Thomas

Jongleur, administrateur-Arts du cirque-SACD.

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Je suis très affectée par la mort de Philippe Avron.

C'était un grand comédien, généreux, chaleureux, amical. Son regard bleu et son sourire lumineux allaient droit au cœur. Il nous aidait à vivre. Il continuera à le faire, et je le garde dans ma mémoire comme un compagnon de route, comme une lumière.

Très amicalement à toi et aux amis

Catherine Dasté

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Je ne pourrai pas faire le dernier salut à l'artiste le 5 août. Ceux qui eurent la chance de le voir et de l'écouter cet été encore dans son cher Avignon en resteront marqués. Ceux qui comme moi l'ont entendu il y a un peu plus longtemps ne s'en souviendront pas moins. Tous pourront revenir à tes films pour se ressourcer à ses leçons de liberté et de sincérité.

Amicalement,

Emmanuel Wallon

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Je suis très bouleversé par cette nouvelle. Jamais je n'aurais imaginé cet envol. Tout simplement, je m'étais fait, inconsciemment, l'idée que Philippe était aussi éternel que le saumon, revenant régulièrement à Avignon avec le même sourire juvénile et la même foi dans le théâtre. Il aura marqué l'histoire du Festival d'Avignon à plusieurs titres , à plusieurs époques, aimé et admiré de tous. Avron, Avignon, cela allait de pair, comme s'il faisait partie d'un paysage estival qu'il avait façonné à son image: imaginative, chaleureuse, séduisante, toute pétrie du service public, de l'attention aux spectateurs. Je salue son regard pétillant, perpétuellement curieux

J'aimerai saluer ses proches et le serrer dans mes bras comme un grand compagnon

Bernard Faivre d'Arcier

Ex directeur du Festival Avignon

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Quelle nouvelle et quelle tristesse : je n'ose y croire ! Hier encore, avant de partir en congés, je bouclais un papier pour la rentrée de septembre invitant nos lecteurs à guetter impatiemment la reprise du spectacle de ce cher Philippe à la rentrée.

Je suis profondément touché par sa disparition : un être de cœur et de convictions nous quitte, un flamboyant éclaireur et un inoubliable « passeur » selon le joli mot, juste et vrai, dont il usait encore lors de notre rencontre fortuite à l'entrée du Flunch d'Avignon.

Pleurons, pleurons et espérons : que d'autres hommes de la trempe d'Avron se lèvent pour squatter les planches et faire entendre à sa façon la voix de tous les « gens de peu » de ce monde !

Merci, Philippe, pour tous ces bonheurs partagés, amitiés sincères à votre famille et à tous vos proches.

Bien à vous,

Yonnel Liegeois

Journaliste Voix Ouvrière

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Les saumons, à rebours, orphelins

il avait dit, vous, vous, ne perdez pas ce qu'il y a dans vos yeux.

et j'avais pensé, il y a dans mes yeux entre autre, une addition des yeux des autres, et j'étais honorée, rassurée, émue, que cette somme comprenne les siens. si petits. si grand comme regard. si enthousiaste à l'idée de l'existence. Je l'avais vu nager très beau très fort à contre courant, comme le font les saumons à la recherche de l'origine. Il faisait rire mon père. Il faisait rire mon père ce bonhomme.

je pense à la femme qui l'accompagne dans ce jardin filmé par l'oiseau rare. je pense aux multitudes de regards mouillés et penseurs. je pense au travail accompli, au trajet et au dernier souffle.

Marie Richeux

France culture

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Ho! Notre Philippe!

Oui, quelle chance nous avons eu d'avoir croisé, connu, reconnu et aimé cet artiste gentilhomme. Philippe. Comme il va nous manquer. Comme vont nous manquer sa culture, sa poésie, son audace, son humour délicieux.

A ma tristesse je mesure celle de celles et ceux qui ont vécu bien plus près de lui encore, que je ne l'ai fait. Et surtout celle d'Ophélia.

Juliana et moi sommes au bout du monde et ne serons pas avec vous ces jours-ci. Mais j'embrasse très tendrement, très, très tendrement tous ceux qui ont vécu, oeuvré avec lui. Tous ceux qui l'ont aimé, qu'il a aimé. Qui l'ont aidé, qu'il a aidé. Tous ceux qui lui ont fait la vie belle. Tous ceux qui lui ont été précieux, indispensables. Tous ceux qui l'ont fait rire, comme il les a fait rire. Et pleurer aussi parfois. Jean-Jacques, Erhard…

Je vous embrasse très fort tous.

Ariane Mnouchkine

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Sur scène, Philippe Avron a un drôle d'éclat dans le regard. S'y mêlent à la mélancolie la bonté, à l'abandon la joie. Tel est sans doute le luxe suprême et paradoxal que peut encore s'offrir un vieil homme qui n'a plus rien d'autre à perdre que son intime liberté. Comme un chat, il apparaît sur le plateau, un exemplaire des Essais de Montaigne à la main. Très vite il se jette dans son « racontage ». Avec autour de lui, pour seul décor, une chaise, un pupitre et une table. Et par-dessus son corps mince, la clarté du ciel avignonnais. « Mon père, entreprend-il, m'a laissé Montaigne en héritage… » Commence une conversation à travers l'épaisseur du temps entre Philippe Avron le fils – celui qui est là devant nous et cherche à saisir une fois encore la trame de sa vie –, Philippe Avron son père, Montaigne et Shakespeare.

Le comédien, lorsqu'il marche, traîne un peu la jambe. Si la mémoire lui joue quelques tours, bon joueur, il s'en amuse, se laisse faire par elle. Montaigne l'avait écrit avant lui : « Je suis un homme sans mémoire et sans ambition. » Et qu'importent mémoire et ambition puisque le même Montaigne savait ce qu'était son chemin, « J'ai fait le projet extravagant d'aller de moi-même vers moi-même. » De la conversation, l'on glisse tout naturellement vers l'autoportrait. Avron nous entretient de lui, de l'amour qu'il eut pour son père, de l'amour que ce père eut pour lui, et de ce Montaigne qu'il lui offrit en partage. Et puisque nous en sommes à ce qui fait la matière d'une existence, le comédien met ses pas dans ceux de La Boétie, questionnant l'essence de la tyrannie : « C'est dans la solitude que naît la démocratie… » Ou dans ceux de Shakespeare, suppliant son public à la fin de La Tempête, « Soyez les ingénieurs chimistes de nos métamorphoses. » Ce que nous sommes devenus sans nous en rendre compte.

Daniel Conrod, Télérama n° 3158

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C'est avec une très profonde tristesse que nous venons d'apprendre la disparition de Philippe Avron.

Il avait dû interrompre, il y a quelques jours, les représentations de sa dernière création, Montaigne, Shakespeare, mon père et moi au Théâtre des Halles.

Philippe Avron avait découvert le théâtre à Avignon.

Le président, les membres du conseil d'administration d'Avignon Festival & Compagnies, et l'ensemble des artistes du Off, rendent un respectueux et affectueux hommage à ce très grand monsieur du théâtre français et international, acteur historique de Jean Vilar, et qui a honoré le Off de sa présence depuis de très nombreuses années.

Avignon Festival et Compagnies

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Je pense bien à vous en ces jours douloureux. Les images de Philippe Avron sur scène reviennent nombreuses, et sa présence facétieuse, son jeu généreux, son esprit sont autant de souvenirs présents à jamais… Pour le jeune spectateur que j'étais au milieu des années soixante-dix, puis pour le comédien, et enfin le metteur en scène aujourd'hui, il aura représenté le théâtre dans son plus vif éclat.

Recevez mes condoléances les plus sincères.

Sylvain Maurice, directeur du Centre dramatique national Besançon

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Je l'ai connu dans les années 80, il venait tous les matins avec son teckel Jeff prendre un café, lire l'Equipe et écrire dans ma brasserie.

Il était gai et plein d'humour caustique.

J'ai quitte le quartier, pas lui et lorsque j'y suis revenu, il y a 2 mois, je l'ai vu déjeuner dans le même resto chinois que moi, je l'ai tout de suite reconnu, et je n'ai pas osé l'aborder pensant qu'il ne me reconnaîtrait pas.

Aujourd'hui en lisant cette triste nouvelle, je l'ai regretté.

C'était un vrai grand comédien, qui n'a pas eu toute la reconnaissance qu'il méritait.

"Le fossile est le dernier cadeau de la mort"

C'est une pensée de Mr AVRON de son recueil de poèmes.missives qu'il m'avait offert.

Au revoir Monsieur.

Francois Pagnoux, commentaire sur Blog d'Armelle Héliot / Le Figaro

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C'est avec grande tristesse que nous apprenons la mort de Philippe.

Il a été notre invité à des multiples occasions, et il a enchanté notre public et notre équipe par ses rires, par son sourire et par son grand grand talent sur scène.

Il a été un fidèle ami de notre théâtre et d'Herbert, et il gardera pour toujours une place dans nos pensées et dans nos cœurs.

Il est si difficile de dire adieu sans amertume, mais malgré toute notre tristesse réjouissons nous d'avoir pu partager des longs bouts de chemin avec eux.

L'équipe du Théâtre de la Vie

Bruxelles

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Philippe Avron était un ami. Un vrai ! De ceux qui vous accompagnent sur les chemins de la vie, vous apportent une vision singulière du monde, vous font une confiance absolue, vous encouragent à devenir un peu plus, et un peu mieux, ce que vous êtes…

 

Des premiers stages avec son équipe (Avron, Evrard, Ajoret, Trapet, Onfroy), dans les années 70, jusqu'aux tournées mémorables au Québec, en passant par New York, Bruxelles, Avignon, Charleville, Bourges, Dijon… nous avons arpenté le monde ensemble, émerveillés et heureux ! C'est qu'il avait la joie communicative le Phiphi et l'énergie, la générosité, l'attention aux autres toujours en éveil ! Les Africains disent que lorsqu'un ancien meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. La départ de Philippe, c'est un monument qui s'écroule ! Avec toutes les bibliothèques dedans. Celle de Montaigne, celle de Shakespeare, celle des poètes et des peintres qu'il aimait tant fréquenter, celle des chanteurs, des auteurs, des comédiens et des metteurs en scène qu'il admirait tant (Vilar bien sûr, Benno Besson et tant d'autres…)

Nous partagions aussi le souvenir et l'amitié du maître, Jacques Lecoq, dont il me disait un jour : « c'est lui qui m'a autorisé à devenir l'artiste que je suis. Il m'a donné le droit d'oser ! » Il a pleuré longuement au départ du maître. Moi aussi…

Nous aurons donc vécu ensemble, presque jusqu'au bout, cette fin de route théâtrale qui s'est terminée en Avignon, dans le jardin de la Chapelle Sainte-Claire qu'il aimait tant. Il voulait absolument que son « Montaigne… » y trouve sa place, devant ce public si chaleureux et si intelligent, disait-il… Il l'a fait ! Nous étions à la fois admiratif et effrayé de son audace, de sa volonté, de son courage. Mais quelle émotion en fin de spectacle, le public debout, pleurant pour une grande part… Nous pressentions que quelque chose se terminait-là, sans oser croire que c'était la vie elle-même qui allait s'achever pour lui, quelques jours plus tard. Mais voilà ! Il ne riait plus notre Phiphi, tant la douleur et l'épuisement lui pompaient l'énergie. Un Philippe qui ne rit plus… c'était donc vraiment grave !

Ah, j'oubliais l'information : Philippe Avron est décédé samedi 31 juillet à Suresnes. Non d'une « longue maladie » comme disent pudiquement et faussement les journaux, mais d'une très courte et très violente maladie, qui vous emporte sans prévenir. Nous irons demain avec lui jusqu'à Hardivilliers, dans son Vexin où il aimait se retirer pour travailler, travailler encore, travailler toujours… écrire, jouer, dessiner, peindre… « La retraite, c'est l'arthrite » disait-il ! Mieux, il avait réservé sa tombe au cimetière « près de la sortie, pour pouvoir être plus vite dehors » ! Nous regarderons encore et encore les images qu'il nous a laissées…

Adieu Philippe et, comme tu disais en guise d'encouragements : « Toï Toï ».

Jean-Gabriel Carasso,

www.loizorare.com

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Dans le cadre du « Journal d'Avignon », régulièrement mis en ligne sur mon blog, je m'apprêtais à écrire sur l'extraordinaire événement que nous avons vécu, avec Philippe Avron, au Théâtre des Halles, en ce début de mois de juillet. Mon itinérance colombienne, et le journal qui en provient m'ont obligé à reporter ce projet. Jusqu'à ce jour où j'apprends sa mort, prévisible sans doute, « mise en scène », au sens radical de ce terme : il est mort sur la scène d'Avignon, celle qui l'avait vu naître, avec Jean Vilar. Je ne peux plus écrire le texte, le « papier » que j'avais prévu d'écrire. Tout est prêt, pourtant – j'avais fait de ce spectacle mon « coup de cœur » lors des tribunes critiques du Festival Off, le mettant en face du tout premier spectacle d'un jeune artiste liégeois, Fabrice Burgia. Je me souviens avoir parler de lever et de crépuscule, des artistes qui arrivent dans la lumière et de ceux qui s'apprêtent à en partir. La seule chose qui me soit possible, aujourd'hui, 2 août, vous parlant depuis la cordillère des Andes, où je suis en retraite d'écriture, cher Philippe Avron, est de vous adresser une lettre. La voici.

 

Cher Philippe Avron,

J'aurais tant voulu vous le dire de vive voix, vous dire merci pour ce cadeau de théâtre que vous m'avez fait, comme à bien d'autres, en cette fin d'après-midi, au Théâtre des Halles, dans ce jardin si doux, qui vit naître l'amour de Laure pour Pétrarque, à moins que ce soit l'inverse. Un lieu d'amour qui ne pouvait que vous accueillir, tant de siècles plus tard, mais pour y célébrer le même rituel, celui d'un amour inextinguible, et qui passe tout – l'amour du théâtre, en l'occurrence, l'amour pour un secret qui passe (par) le théâtre, et que vous avez voulu nous faire passer, encore une fois, une dernière fois.

Car on peut penser, oui, que vous le saviez, que c'était la dernière fois, le dernier passage, pour ce secret du théâtre qui se passe, et ne passe pas. Et que vous aviez décidé de la passer sur scène, cette dernière fois, comme tant d'artistes avant vous. On peut même imaginer que vous n'y avez pas pensé, que les choses vous sont venues dans l'évidence la plus claire.

Assez pensé. Vous n'étiez pas fait de ce bois-là, vous n'étiez pas un cérébral, mais plutôt un animal, un poisson, un plastique, un anguleux, un grand danseur des hauteurs, un véritable guetteur, de ceux qui sont toujours aux aguets, capables de tous les retournements, comme ce chat que vous avez tant aimé, et qui vous a tant appris. Un animal qui savait que la scène appelle d'autres lois que celles des rationnels, ceux qui pensent qu'avec elles, et elles seules, ils ont tous les pouvoirs. Vous leur avez montré, durant tant d'années, que votre pouvoir à vous était immense, et finalement incomparablement plus puissant que le leur.

Car votre pouvoir était celui de l'imagination, et celui-là est sans limite. Quand dans le jardin du Théâtre des Halles vous parlez à Montaigne (et vous lui parlez beaucoup, dans cet ultime spectacle), vous le regardez, toujours au même endroit, avec la même intention, une incroyable intensité du regard, et pour les deux cents personnes qui sont là, il est là, Montaigne est présent, un peu au-dessus du gradin, derrière le grand platane, nous sommes très rapidement tous convaincus, absolument certains qu'il est là, avec vous, et que vous lui parlez, et que finalement nous lui parlons aussi un peu, par procuration.

Et c'est au fond de cela dont vous avez encore voulu nous entretenir, dans le jardin de ce beau théâtre d'Amour : comment puis-je prendre tous ces masques, moi le saltimbanque des Cours (d'honneurs et de disgrâce), et finalement réussir à donner vie à ce qu'ils représentent, jusqu'à devenir le Roi absolu, le Roi de la scène – un acteur ? Quel est le secret de cet être ahurissant qu'on appelle acteur, et qui en effet parvient à faire ce qu'on ne pourrait pas même imaginer, et qui le faisant, nous le fait partager, dans un acte d'amour et de bonté incroyable ?

Si vous nous parliez de ces pères, du vôtre si important, amoureux des lettres, de Montaigne, et de Shakespeare, votre père à vous, votre père de scène, si vous avez tenu à nous mettre en si bonne compagnie, avec vos trois pères de vie, c'est juste pour arriver à dire ce secret, sans jamais l'éventer, juste le dire, l'effleurer : comment se fait-il qu'un homme coincé dans une coulisse, mort de trouille, près à pisser dans son costume, la couronne de Roi à la main, défait, détruit, presque plus rien d'humain, comment se fait-il que cet homme, juste après, lorsqu'il va faire un pas dans la lumière, devient ce Roi, est maintenant ce Roi qu'il ne pouvait rigoureusement pas être, et qu'il devient, et qu'il est, de toute éternité ? Et que vous étiez ce soir-là devant nous, dans une évidence d'éternité.

En cette fin d'après-midi du mois de juillet, j'ai vu un grand acteur nous donner une « leçon », une grande leçon, de celles qu'on n'oublie jamais,

un homme arrive et devient tous les hommes,

parle avec Montaigne, avec deux ânes, un chat, une guide touristique et Grand corps Malade, et tous les slameurs du monde,

et pendant cette heure suspendue, tout devient possible,

le chat devient essentiel à nos vie,

les ânes témoins décisifs,

la guide à peine supportable,

les Japonaises pathétiques,

et finalement toutes ces silhouettes de pacotilles ont pris vie devant nous,

car avec vous tout devient possible, y compris le plus improbable,

et l'homme acteur que vous êtes a pris tous les visages, tous les corps, tous les gestes,

et il a dansé toutes les pensées du monde,

et il vaut bien tous les pères du monde, le sien, Montaigne, Shakespeare…

Voilà ce que j'ai vu, cher Philippe Avron, en cette fin d'après-midi, dans le jardin du Théâtre des Halles, et ce fut un cadeau inoubliable, et j'aurais voulu vous le dire (ce que je ne fais jamais au sortir des spectacles), et je le fais maintenant par cette lettre, qui est mon seul moyen mon adresse, mais je vous regarde, d'ici où je suis et j'espère vous trouver, si je vous ai bien écouté, je devrais pouvoir…

Merci pour tout,

 

Un spectateur du Théâtre des Halles, ce 12 juillet 2010,

Un chat ravi parmi tous ces gens heureux, oui, vous les avez rendu heureux, ce soir, là, c'est visible, merci pour eux.

 

Bruno TACKELS

http://www.mouvement.net

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Lettre à Philippe Avron.

 

Cher Philippe,

Je viens de relire la lettre que tu m'as écrite il y a quelques mois déjà. Tu m'y demandais de mettre en scène ton dernier spectacle.

"Pourquoi moi ?" t'ai-je demandé ? Tu m'as répondu : "Parce c'était moi, parce que c'était lui". Je devinais ton légendaire sourire à travers le téléphone.

Aucune justification supplémentaire à la phrase de Montaigne ne s'avérait nécessaire. Je comprenais que nous allions cheminer dans l'amitié et qu'il était inutile de vouloir percer le secret du pourquoi. J'entends ta voix me répéter :

"Laissons le sens caché accomplir son œuvre". Et nous avons travaillé dans le plaisir de l'échange, la joie de la stimulation et l'envie de toujours améliorer.

Nous avons travaillé encore et encore à construire et essayer de comprendre, comme si le "sens caché" alimentait notre énergie créatrice.

Merci à Ophélia Avron qui me confiait : "Est-ce le secret qui importe ou la quête qui l'invente indéfiniment ?"

Merci à François Volard qui a su réunir les conditions de cette rencontre.

Merci à Jean-Gabriel Carasso, le compagnon de route et ami fidèle de Philippe.

Merci enfin à tous ceux qui ont aidé et soutenu Philippe au cours de ce Festival.

Chaque soir, au Théâtre des Halles, à la fin du spectacle, je t'avais demandé de nous confier une pensée sous la forme de "La confidence du jour". Tu es revenu à plusieurs reprises sur ce "sens caché" que nous cherchions toi et moi (sans trop d'illusions bien sûr). Tu as même affirmé que c'était pour cela que tu venais au Théâtre des Halles depuis de nombreuses années.

Tu as choisi un coin paisible de la campagne française pour te reposer : ton corps dort en paix mais ton esprit veille, tous deux à l'ombre d'un bel arbre et d'un muret de pierres sèches. Alors, si un jour tu parvenais à le découvrir "ce sens caché", j'aimerais bien le partager avec toi.

Tu as voulu que je t'accompagne pour ce qui, désormais, restera ton ultime spectacle: je te remercie de la confiance et de l'amitié que tu m'as témoignées.

Ton regard vif mais bienveillant et l'éclat de ta pensée me soutiendront et m'inspireront, j'en suis sûr.

Tu possédais une curiosité insatiable. Je me souviens avec quel empressement tu as accepté de communiquer à distance et travailler à l'élaboration d'une partie du spectacle grâce à une nouvelle technologie dénommée "Skype", qui associe parole et image. Tu n'avais jamais utilisé cet outil mais tu as appris très vite à le pratiquer au mieux.

Tu parlais avec gentillesse et fermeté (de celles qui caractérisent les grands esprits) : une gentillesse non feinte, ni de circonstance, ni de complaisance, ni de politesse ! Tu te présentais "mains ouvertes" comme a écrit l'homme des "Essais". Et nous ne pouvions y répondre qu'en ouvrant les nôtres. Mais cette gentillesse comportait sa contrepartie : l'exigence, l'exigence que tu t'imposais et que tu souhaitais de l'autre.

 

Le public le savait bien, lui qui aimait s'élever avec toi et que tu savais entraîner à vive allure dans une marche de l'intelligence que rien ne pouvait arrêter. Ophélia, ton épouse, avait placé notre rencontre sous le signe de l'absolu : "Deux êtres en quête d'absolu, disait-elle, aussi exigeants que curieux." Paradoxe d'une marche vers… ?

 

Je pleure à l'idée de ne pas avoir continué à penser (a-n) le monde avec toi. Les fondations nous paraissaient si solides et la cité envisagée si belle et si radieuse. Il y a aujourd'hui de la pluie et du vent en moi : comment dissiper ce mauvais temps ? Je m'étais habitué à notre dialogue quotidien. Tu avais l'ouverture d'esprit et la lumière intérieure des poètes capables de réinventer les êtres et ré enchanter le monde. Tu m'avais investi du statut de dramaturge qui allait inventer et bâtir avec toi.

 

Tu m'as fait comprendre que si on nous reconnaissait en tant qu'artistes et que si on continuait dans cette voie malgré les doutes et les difficultés, ce n'était pas en vain, que notre tâche désormais devait s'accomplir dans le sens de la recherche, du questionnement permanent, de l'affirmation et de la nécessité de l'art et d'une rencontre exigeante et vraie avec les gens.

Chaque jour, malgré une souffrance physique que tu ne voulais pas montrer, tu apparaissais devant les spectateurs pour les embarquer dans une aventure, une exploration extraordinaire de l'être et de la vie, chaque fois comme au premier jour du voyage.

 

Alain Timar

Théâtre des Halles / Avignon

http://www.theatredeshalles.com/

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Philippe Avron, enfant de Vilar et Montaigne

 

C'est le syndrome de Molière : Philippe Avron aura joué jusqu'au bout, aux limites de la mort en scène. Au festival d'Avignon, il interprétait en plein air son ultime pièce, Montaigne, Shakespeare, mon père et moi, au théâtre des Halles, chez Alain Timar, qui l'avait mis en scène. Il joua une dizaine de fois, puis dut interrompre. Rentré à Paris, il s'est éteint le 31 juillet. Sur scène, il luttait donc contre la maladie et la mort en suscitant des gerbes de rires. La mémoire et l'équilibre venaient à lui manquer ; en souriant, il allait chercher ses forces au plus profond de lui-même, retrouvait son fil conducteur et continuait à grandes enjambées son spectacle de jeune homme. Cet artiste était le rire, la fantaisie, la cocasserie, à l'intersection où l'ironie fait exploser l'esprit de pédanterie et où le souci des choses graves ne prend jamais un air de gravité. C'est ainsi qu'on ne vous prend jamais au sérieux et qu'on ne vous situe jamais parmi les premiers de la classe ! Avron fit cependant une mémorable carrière, celle du gamin farceur qui n'est pas un cancre mais ne peut s'empêcher de semer des blagues et des gags là où règnent l'ambition et la solennité. Le comédien Philippe Avron fut ce diablotin inspiré tout au long de trois vies. La première était celle de l'acteur pur qui se mettait au service des textes et des scénarios qu'on lui proposait. La seconde, celle d'artiste de cabaret, au temps de son duo avec Claude Evrard.

 

La troisième, celle d'auteur-acteur où il interprétait en solo ses propres textes. Trois belles vies ! L'acteur pur s'était formé chez Jacques Lecoq, où l'on travaillait avec toutes les ressources du corps, dans la facé

tie et la précision des baladins forains. Lui qui avait recours à la vidéo pour travailler ses spectacles fut un peu demandé au cinéma, par Albert Lamorisse, René Clair et Michel Deville. Mais c'est au TNP, au festival d'Avignon de Jean Vilar, qu'il fit ses débuts : de petits rôles dans de grands classiques. Plus tard, à Avignon, il tiendra les premiers rôles : Benno Besson lui demandera d'être une année Don Juan et une autre année Sganarelle dans la pièce de Molière ! Et, plus tard, d'être Hamlet. Entre-temps il aura été bouleversant dans l'Idiot de Dostoïevski mis en scène dans le circuit privé par André Barsacq. Dans chacun de ses personnages il intègre un peu de sa propre nature, faite de rêverie lunaire et de changements de rythme qui peuvent le faire passer de la douceur rieuse à la charge furieuse. Ce grand interprète, qui rendra sans cesse hommage à Vilar, aura été beaucoup employé au théâtre, jusqu'à ce qu'il décide de ne plus jouer que ses écrits, et fort peu à l'écran.

 

L'acteur de cabaret est né de la complicité avec son camarade au cours Lecoq, Claude Evrard. Physiquement, tout les oppose : Evrard est rond, fort et brun ; lui, Avron, est mince, long et blond. Mentalement, tout les rassemble. Ils aiment se moquer du monde ! De tous ceux qui paradent, plastronnent, pérorent ! Evrard jouera les vaniteux, Avron la mouche du coche. En ces années 1960, c'est la mode des grands duos comiques : Poiret et Serrault, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Darras et Noiret… Avron-Evrard compose un duo qui n'est en rien inférieur à ceux qui ont acquis plus de notoriété qu'eux.

 

Ils raillent les conférenciers, les acteurs pompeux, les coureurs cyclistes, les policiers… Ces sketches ont été parfois filmés. Récemment, Jean-Gabriel Carasso en a fait un DVD, aux éditions Pulsar 3, qui est un éclat de rire nimbé d'émotion – les deux compères commentant dans une seconde partie les numéros qu'ils faisaient autrefois, jouant autant dans les circuits populaires que dans les salles de spectacle.

 

Le troisième Avron, qui couvait sous le coauteur des sketches, l'écrivain-acteur œuvrant en solitaire, naît en 1980 – il a 52 ans, mais a l'air d'un gavroche et sera ainsi jusqu'à son dernier jour – avec le spectacle Pierrot d'Asnières : il évoque la banlieue et son insolence vis-à-vis de Paris, relate certains épisodes concernant des gens de théâtre avec qui il a collaboré. Avec ses spectacles suivants, Avron Big Bang, Don Juan 2000, la Nuit de l'an 2000, Ma Cour d'honneur, Je suis un saumon, le Fantôme de Shakespeare, Rire fragile, Mon ami Roger, l'inspiration va s'élargir : le propos est fait de sauts permanents, qui vont de la science à la philo, de la vie quotidienne aux auteurs préférés. Il raille gentiment Peter Brook ou Robert Hossein, avant de les oublier pour maintenir la permanence de spectres essentiels : Shakespeare, Montaigne. Du théâtre en tant qu'école de l'art et de la vie il passe aux grands mystères de l'existence. Comment le monde s'est-il formé ? Pourquoi le saumon nage-t-il avec une forme de génie ? Comment l'auteur des Essais menait-il sa barque en des circonstances peu éloignées de ce que nous affrontons ? Les réflexions en liaison avec les grandes interrogations contemporaines, les citations de certains maîtres, le décryptage d'épisodes vécus et imaginaires, tout sécrète des leçons de vie jamais doctorales, toujours interrompues par des coups de pied de l'âne, des peaux de banane de potache pour qui l'existence est une partie de plaisir – à condition d'y disputer tous les plaisirs, innocents et complexes, sensitifs et cérébraux. Il aimait citer une formule de Montaigne retouchée par Shakespeare : « Comme un cheval lâché, à sauts et gambades. » C'est ce qu'il fut sa vie durant.

 

Gilles Costaz

POLITIS jeudi 26 août 2010,

http://www.politis.fr/Enfant-de-Vilar-et-Montaigne,11345.html

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Un ami de Politis

En plus du grand acteur qu'il fut, Philippe Avron était un homme engagé, à sa manière, discrète et élégante. Lui aussi était « un saumon », comme il se plaisait à le dire de Politis, sachant aller à contre-courant. Nous n'oublierons pas le spectacle qu'il nous avait offert pour les 20 ans de notre journal. Ni cette façon inimitable qu'il avait de mêler du Shakespeare ou du Montaigne à la conversation, au point qu'on ne savait plus qui parlait. Sa compagnie, pour un dîner, pour un verre à la sortie du théâtre, ou à l'occasion de visites à Politis, était chaque fois un vrai bonheur.

 

Denis Sieffert

POLITIS

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Fifi la plume s'est envolé.

Il rejoint Montaigne, Shakespeare, son père, le monde de la littérature, de l'esprit, de la finesse, de l'intelligence dans lequel il nageait comme un saumon : il est remonté à la source pour y mourir.

De Jacques Lecoq chez qui nous nous sommes rencontrés il avait appris l'art du masque, du geste juste, de l'espace, de la rupture de rythme, et de la présence. Son entrée en scène était d'abord un sourire, qui immédiatement apprivoisait le public.

Du jeune benêt des Rustres de Goldoni au TNP à l'Idiot de Dostoïevski, de Sganarelle et … Dom Juan, de Molière, à Chocolat de « Tu connais la musique » de Robert Abirached, qui fut notre aventure commune à l'Odéon, il était un acteur protéiforme, drôle et tragique, sensible, léger.

Philippe Avron a aussi beaucoup écrit. Il est l'auteur de sketches avec Claude Evrard, puis de nombreux spectacles qu'il jouait seul, « Je suis un saumon », « le Fantôme de Shakespeare », notamment.

Philippe, nous le rencontrions à Villeneuve-lez-Avignon, pendant le festival. Sur un banc de la place, il lisait l'Equipe, manifestement plus passionné par le Tour de France que par la critique théâtrale, et en levant le nez de son journal, en guise de bonjour, il nous récitait des pages de Montaigne.

Il ne négligeait pas la rencontre avec le public, la formation. Je me souviendrai toujours de notre rencontre dans une classe de lycée d'une petite ville près de Foix, à Tarascon-sur-Ariège, lui avec ses masques et son Pierrot d'Asnières, nous avec nos Padox, et du fou rire commun qui nous a pris lorsque le professeur a cru bon de disserter sur le masque et la marionnette pendant que nous jouions.

Merci, Philippe

 

Dominique Houdart

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On dit toujours « il faut savoir tourner la page », mais avant il faut la lire, et celle écrite par Philippe Avron, il faut la lire et la relire plusieurs fois.

 

Merci Philippe de tout ce que tu nous as donné à entendre et à regarder sur scène. De « Pierrot d'Asnières » en passant par « Je suis un Saumon » à « Montaigne Shakespeare mon père et moi », dans tous tes spectacles en solitaire tu as apporté ta pierre personnelle au théâtre et à l'humour. En ces temps de comique aux forceps où la qualité du rire n'est pas toujours au rendez-vous, toi le Poète / Philosophe et le Clown / Funambule, tu nous as prouvé que l'on peut être un grand serviteur des mots et des idées sans oublier ton éternel sourire qui invitait les spectateurs à te suivre à travers les méandres de ton imagination débordante.

Jean-Paul Farré

 

C'est avec une profonde émotion que nous avons appris la disparition de Philippe

Avron, avec ce serrement de cœur qui accompagne le départ non seulement d'un confrère – puisqu'il nous fit l'honneur d'être sociétaire de la Sacem, d'appartenir à notre « famille de plume » en joignant la parole du créateur à l'acte de l'interprète- mais aussi d'un ami d'enfance qui n'aurait jamais changé, pas grandi autrement que par son talent. On avait l'impression de connaître cet artiste juvénile, facétieux, habité, depuis quelque lointaine cour de récréation rêvée, d'avoir toujours été son voisin de classe comme dans un roman de Daudet ou d'Alain-Fournier.

 

Mais n'est-ce pas là l'une des définitions du théâtre et du music-hall, que cette scène

originelle où chacun s'invente à dix ans les rôles de sa vie, et passe le reste du temps à les incarner, les composer, les vivre en public ? Philippe, lui, en était le ludion, petit prince élu à la cour des grands, magicien du verbe dont le sourire éclairait la scène ou l'écran mieux que tous les spots et toutes les poursuites de la création. Il avait le don de la lumière, de la jouvence, de l'immédiate connivence, comme porté par ces vies antérieures qui nourrissent un acteur et lui donnent ses « ailes d'un soir », mais aussi le souffle d'un géant, jamais meilleur que lorsqu'il s'attaquait à un classique : un acteur né, dont on pouvait dire qu'il recréait ses rôles, les remettait cent fois sur le métier à la manière d'un autre grand disparu, notre cher Laurent Terzieff.

 

Pour nos générations, issues de l'après-guerre, qui disait Avron disait d'abord Evrard, sa première rime et son complément d'objet direct scénique, son condisciple de chez Jacques Lecoq, comme il y avait eu Darras et Noiret, Poiret et Serrault, Suc et Serres. Et rares sont ceux qui ne se souviennent pas d'un jour avec eux à la Colombe, à l'Ecluse, à la Galerie 55, d'une matinée au théâtre Grammont ou à la Polka des Mandibules, d'une soirée à Bobino ou à l'Olympia. On savourait leur ping pong iconoclaste, peuplé autant de mots d'auteurs que de mimiques d'acteurs, le blond caustique face au brun bougon, le candide et le sceptique, une formule à toute épreuve, et un humour raffiné, subtil, qui conjuguait esprit et tendresse,

croquait à belles dents leurs contemporains avec des parfums d'Outre-Manche.

 

On en aurait presque oublié qu'il avait débuté sous les auspices des maîtres, de Daniel Sorano (« Cyrano de Bergerac ») et surtout Jean Vilar (« Les Rustres »), continué avec Peter Brook (« La Tempête »), Bruno Besson (« Dom Juan »), Roger Planchon : la voie royale. Etonnant parcours que celui d'un artiste capable d'alterner ses spectacles de sketches, à deux ou en solo, et la création de personnages de Goldoni, Molière, Shakespeare, Lope de Vega, Giraudoux, Goethe, Brecht, Dostoïevski (« L'idiot », Grand Prix de la Critique), d'être successivement Hamlet, Sganarelle, l'Avare en même temps que « Fifi la plume » au cinéma et compagnon de « Quintin Durward » à la télévision, ou « Pierrot d'Asnières » en one-man show. De traverser en feu follet les plateaux étincelants de René Clair et Michel Deville, de brûler toutes les planches de la francophonie avec la même passion incandescente, le sentiment partagé de vivre à nos côtés des heures uniques et de nous offrir des souvenirs

parfaits.

 

Autant de talents et d'expériences qui lui valurent un prix spécial du théâtre de la SACD (« Ma cour d'honneur »), deux Molières et un public aussi digne que fidèle, de « Je suis un saumon » et « Le fantôme de Shakespeare » à sa dernière prestation en Avignon, cette année, dans « Montaigne, Shakespeare, mon père et moi ». Un titre de choix pour une sortie prématurée, presque un pied-de-nez à la mort, et un retour aux sources chez Vilar, avec cet éternel sourire espiègle qui nous empêche de croire tout à fait qu'il ait vraiment eu cet âge-là, qu'il soit vraiment parti, que le temps nous ait tous poussés si loin sur le chemin.

Côté Sacem, nous conserverons avec d'autant plus d'attention et d'affection ces titres cosignés avec l'ami Claude Evrard, et dont le seul énoncé nous ramène au meilleur des années 70 : « Les gardiens de la paix », « Le bureau », « La conférence », « La bretonne », « Le téléphone », « Les toros », « Néron », « Les vieux », « La dépression », «Bordeaux-Paris », « Pierrot d'Asnières », au plaisir d'y retrouver même au passage… deux chansons écrites avec la grande Barbara, et un thème de François de Roubaix. Bonne compagnie ne saurait mentir. Il était de ces êtres qui font le bonheur et l'honneur de notre profession, un prince saltimbanque dont nous prononcerons toujours le nom avec le sourire du cœur.

 

La SACEM

http://www.sacem.fr/cms/home/createurs-editeurs/hommages/disparition-philippe-avron

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À Philippe Avron, à son silence,

 

« Nous étions Elie et moi, élèves à l'école Jacques Lecoq, au 83 de la rue du Bac dans un studio ensoleillé, même l'hiver. Ensemble nous avons découvert l'improvisation parlée, silencieuse, les masques tragiques et le chœur, les masques de la commedia dell'arte, les masques expressifs. Ensemble nous avons fait le voyage. Et le soleil de ces années-là me reste au cœur. Ensuite nos routes se sont parfois éloignées, mais jamais perdues de vue. L'écriture, le jeu, le public, la vie exprimée sur scène fût, est toujours notre passion, notre raison d'être. C'est pourquoi je suis heureux de présenter les trois pièces de théâtre de ce volume. Le rideau va s'ouvrir…. »

 

C'est ainsi que débute la préface que Philippe avait faite pour le tome I de l'édition de mon théâtre.

Le rideau vient de se refermer sur la vie exemplaire de ce si cher ami.

Le silence du théâtre dont je parle si souvent nous l'avions en effet appris ensemble chez Lecoq, il y a plus d'un demi-siècle ! Puis nous l'avions mis en pratique dans la compagnie que nous avions formé sous l'égide du « maître », à Rome, à La Fenice à Venise, à l'Alliance Française etc.. que de beaux moments de grâce vécus ainsi ensemble dans ces années d'apprentissage de la vie « d'artiste » !

 

Puis ce silence nous avons commencé à l'habiller de mots et de phrases pour essayer d'en faire du théâtre. Philippe, passeur d'humanité, (le plus juste des qualificatifs qui lui étaient attribués) avait su le préserver et le cultiver pour nous donner à entendre et à imaginer ce qu'il souhaitait nous transmettre. Par sa présence, son sourire, son humour, tout semblait si facile et si simple à comprendre. Et ce sont tous ces silences qu'il a su si bien investir et incarner au cours de son existence d'homme et d'artiste, pour nous offrir en partage son Montaigne, son prof de philo, son saumon, son Pierrot, son Shakespeare et tous ses personnages qui l'habitaient. A présent, si prégnants de sa quintessence, ses silences résonnent et vibrent en nous et vont continuer à le faire jusqu'au terme de nos existences. Point d'orgue final. Et c'est par et grâce à eux, qu'après chacun de ses spectacles, je me sentais meilleur et plus intelligent, comme tous ceux et celles qui avaient eu le privilège d'y assister.

 

Merci Philippe, pour tous ces moments offerts. Merci, ne serait-ce que pour nous avoir fait partager la strophe du poème québécois de Gaston Miron que tu donnais encore à Avignon dans ton dernier spectacle malheureusement interrompu : « Montaigne, Shakespeare, mon père et moi » et que tu dis à la toute fin de notre entretien enregistré pour BAT il y a deux ans :

« J'ai fait de plus loin que moi, un voyage abracadabrant, il y a longtemps que je m'étais pas revu. Me voici en moi, comme un homme dans une maison qui s'est faite en son absence. Je te salue silence. Je ne suis pas revenu pour revenir. Je suis arrivé à ce qui commence. »

Salut l'ami.

 

Elie Pressmann

http://www.lebilletdesauteursdetheatre.com/editorial-1.html

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Montaigne, Shakespeare, Avron et nous

 

Il y a des rentrées où on voudrait vraiment faire autre chose que rendre hommage à la mémoire de quelqu'un. On voudrait simplement lever nos verres, célébrer la beauté de la vie et trinquer à son éphémère saveur en regardant l'automne s'installer. Il y a des moments dans la vie où on se demande s'il n'y a pas des périodes, des lieux plus maudits que d'autres.

En septembre 2009, nous rendions hommage au créateur du festival off d'Avignon, le si frileusement snobé André Benedetto. Cette année : re rentrée, re septembre, et c'est à Philippe Avron que nous portons un dernier toast.

Oui, vraiment : putain de festival ! On va finir par croire qu'il est maudit. A moins que ce ne soit ce mois de juillet. A moins que ce ne soit cette génération. A moins que ce ne soit le théâtre tout en…Arrête Bellier, tu dis des bêtises ! Mais quand même, ça commence à faire beaucoup ! Tous ces maçons de la pensée populaire qui décident de ne pas renouveler leur bail, de laisser le travail en plan. Pour un peu ça ressemblerait à une désertion. C'est tout une caravane qui lève le camp pour rebrousser chemin vers les étoiles. Et dans ce climat incertain où n'en finissent pas de s'amonceler des nuages chargés d'une drôle de poussière noire, on se sent plus orphelins, plus démunis que jamais.

Philippe Avron s'en est retourné. Fatigué de s'émerveiller. Avec lui s'en va une part de nous. Une part de ce théâtre si digne et si humble qui nous écarquilla les mirettes, élargit notre horizon et nos idées.

Si j'en parle ici, plus que de ceux qui récemment ont mis le cap sur l'ailleurs, c'est que Philippe Avron était un auteur interprète. Comme l'est Dario Fo, comme le fut Benedetto, comme bien d'autres. Il interprétait ses propres textes, les laissant se féconder aux contacts de lectures plus anciennes, acceptant sur scène la compagnie de fantômes, leur laissant souvent la place et la parole, passeur d'humanité rayonnant du fond de « cette solitude peuplée ».

Philippe Avron n'était pas un tonitruant. Ohé les gars, c'était un jongleur ! En équilibre à gué, entre le torrent de l'universel et le ruisseau de l'intime. C'était un distilleur de merveilles comme d'aucuns trouvent des perles. Il savait déclencher d'une pichenette, un tourbillon de mots qui nous mettait l'eau à la bouche, faisait la tête légère et donnait confiance en l'homme. Car Philippe Avron était du temps de l'homme. Un temps que, quelquefois encore, le théâtre sait prendre pour parler de l'homme, pour fouiller l'hommerie et en extraire la pierre philosophale. Et un théâtre qui, comme dit Barthes, fait confiance à l'homme, est un théâtre éminemment populaire.

Philippe Avron, bateleur, promenait ses points d'interrogation sur la scène du monde, avec cet air, toujours effaré que rien ne marche, que malgré les siècles et les siècles passés à ressasser les Grands Poètes, cette chose si bizarre que l'on nomme le monde continue à déraper, s'obstine à se ramasser le nez dans le caniveau. Mais rien ne semblait pouvoir oblitérer la confiance que lui, l'humaniste, avait une fois pour toutes, déposée en l'homme. Car Philippe Avron était un humaniste. Oui. Détenteur et passeur de cette chose si moderne, cette chose si précieuse et dont le besoin se fait tellement sentir aujourd'hui.

Lui qui avait su nous persuader qu'il était un saumon a finalement remonté le torrent pour s'allonger paisiblement dans la fraicheur de la source.

Dans un extrait de l'entretien vidéo qu'il accorda à BAT au mois d'avril 2008, on le voit prendre une respiration avant de lâcher : « peut-être c'est fragile, peut-être ça n'ira pas plus loin… » et la phrase reste en suspens comme si aucune réponse n'était requise.

Et je crois que tout notre métier est là, métier de souffle comme d'encre. Dans cette suspension du temps qui pourrait être infinie et qui jamais ne dure. Une question qui n'attend de réponse qu'un silence complice.

Oui vraiment, avec la disparition d'Avron, c'est un théâtre tout entier qui remballe. Un rideau est en train de se baisser. Dans le silence qui commence à s'étendre, la lueur de la servante reste là en sentinelle, solitaire et tremblotante…

Et comme à chaque disparition, je sais qu'il va falloir se taper la longue cohorte de ceux qui, en parlant de lui, ne parleront que d'eux, insistant plusieurs fois sur le fait qu'ils l'ont bien connu et donc qu'ils sont forcément importants, au moins autant que celui qui vient de partir et que ça, c'est franchement désespérant, laissons à ce funambule du haussement de sourcils le droit de conclure. Souvenons-nous et écoutons, c'était dans le Fantôme de Shakespeare :

 

« Où sont passés les fantômes ?

Ils sont là, au théâtre.

On le voit bien quand on reste seul dans un théâtre vide… Les ombres sortent de l'ombre et prennent un visage ou une voix :

— « Philippe ! Philippe ?… »

 

Michel Bellier

http://www.lebilletdesauteursdetheatre.com/Le-papier-1.html

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La mort de Philippe Avron, acteur philosophique

 

Révélé au grand public par ses duos avec Claude Evrard, tour à tour Hamlet, Sganarelle, Dom Juan, mais surtout auteur et interprète de ses propres textes, l'acteur est décédé samedi à 81 ans

 

Avignon. Le 17 juillet. Dans la petite cour du Théâtre des Halles, Philippe Avron se présente seul devant son public. Il a le regard fatigué, la démarche mal assurée. On pressent déjà que, par instants, il va s'égarer dans le texte, buter sur les mots. On craint la compassion malsaine. Et puis, soudain toute peur est balayée. Sa voix s'élève : « Mon père m'a laissé un seul livre en héritage. C'est le seul héritage qu'il m'ait laissé… »

Ce livre, ce sont les Essais de Montaigne, objet de son dernier spectacle Montaigne, Shakespeare, mon père et moi. Un livre de sagesse sur l'humble condition de l'humanité. Un spectacle aux allures crépusculaires où l'acteur évoque Montaigne et Shakespeare autant qu'il se raconte lui-même, mais irradié par une force de vie et une sérénité indicible, jusque dans l'évocation de la mort.

Peu de jours après, miné par la maladie, victime d'un malaise sur scène, Philippe Avron devra s'interrompre, rentrer à Paris où il est décédé dans la nuit de vendredi, à l'âge de 81 ans. Il laisse le souvenir d'un homme généreux, amoureux et curieux comme peu d'autres de ses semblables, de la vie et de son mystère.

Une fidélité aux amitiés complices

Né au Croisic, en Loire-Atlantique, le 19 septembre 1928, Philippe Avron, enseignant dans un centre pour enfants difficiles à 20 ans, puis élève de Jacques Lecoq qui vient d'ouvrir à Paris sa célèbre école de mime et de théâtre corporel en 1956, est révélé au grand public par ses duos fameux avec Claude Evrard, invité sur les plateaux de télévision dans les années 1970.

Mais c'est aussi un habitué du Festival d'Avignon et de sa cour d'honneur, sous la gouverne de Jean Vilar (L'Avare, La Guerre de Troie n'aura pas lieu…) et de Benno Besson (Hamlet, Le Cercle de craie caucasien…). En 1976, il se lance dans l'écriture, interprète ses propres textes, avec Pierrot d'Asnières, suivi de d'Avron Big Bang, Ma Cour d'honneur, Je suis un saumon, Le Fantôme de Shakespeare…

D'un rôle, d'un statut à l'autre, il fait preuve de la même fidélité aux amitiés complices : Ariane Mnouchkine qu'il eut pour élève chez Lecoq, Jean-Jacques Lemêtre, le compositeur du Théâtre du Soleil qui a signé les musiques de ses spectacles, Jean-Gabriel Carasso qui l'a filmé dans et en dehors de ces mêmes spectacles…, et surtout la psychanalyste Olivia Avron, sa compagne depuis plus de cinquante ans…

« La mort est une chose bizarre »

Il remet aussi sans cesse sur le métier l'éternelle interrogation de notre place dans ce monde, exemple unique – ce ne peut être un hasard – d'interprétation, dans Dom Juan, des deux grands « questionneurs » opposés de Molière : Sganarelle, avec Roger Planchon, Dom Juan lui-même, avec Benno Besson, descendant aux enfers le sourire aux lèvres, défiant la mort autant qu'il avait défié la vie.

Le 28 décembre 2007, Philippe Avron confiait à La Croix : « La mort est une chose bizarre. On ne peut pas savoir à l'avance la façon dont on l'abordera. Comment rester certain de ne pas se montrer lamentable au terme de deux ou trois ans d'une maladie qui vous ronge l'esprit et le corps ? Montaigne disait : "La vie, c'est se préparer à la mort. Pour le reste, il peut y avoir des masques, mais pour le dernier rôle où la mort est le loup, il n'y a plus à feindre. Il faut parler français. Il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot. C'est le maître jour. C'est le jour de tous les autres". »

 

Didier MÉREUZE

La Croix

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Philippe, mon ami,

 

Tu as rejoint dans ce petit cimetière d'Hardivillers-en-Vexin le monde des fantômes dont tu parlais si souvent. Tu y as choisi le plus bel emplacement, à l'ombre d'un cèdre, tout près de la sortie « pour être plus vite dehors » disais-tu ! De là, tu peux rejoindre ton jardin tout proche pour parler aux arbres que tu as plantés et qui portent tous un nom, celui de tes amis de théâtre.

Comme chaque année, tu as fait partie du programme d'Avignon avec ton dernier spectacle : Montaigne, Shakespeare, mon père et moi. Conscient que ce serait là le dernier acte, tu as voulu quitter la scène à quelques pas du Palais des Papes où tu es entré pour la première fois en 1960 pour voir une représentation d'Antigone mis en scène par Jean Vilar. Ce fut la révélation, et tu intègres la troupe du TNP pendant 4 ans. Éducateur dans un centre de rééducation pour enfants caractériels, c'est en cherchant des méthodes pédagogiques nouvelles que tu rencontres Jacques Lecoq. Tu deviens son élève, avant d'être professeur d'improvisation dans son école fréquentée notamment par Ariane Mnouchkine.

En même temps, tu poursuis ta carrière de comédien ; dirigé par les plus grands metteurs en scène André Barsacq, Peter Brook, Benno Besson, ou encore Roger Planchon, tu interprètes des personnages majeurs : l'Idiot au côté de Charles Denner, Hamlet,  Sganarelle puis Don Juan. Au cinéma, tu tournes avec Albert Lamorice, Michel Deville, René Clair.

Tu écris de nombreux sketches humoristiques joués avec Claude Évrard dans les cabarets parisiens, à Bobino, à l'Olympia, et en 1970 à Angers, Saumur, et même à Mazé. Invité par la Maison de la Culture d'Angers dirigée alors par Pierre Barrat, tu animes des stages de jeu pour des amateurs à Cantenay Épinard entouré de ton équipe : Claude Évrard, Danièle Ajoret, Pierre Trapet, Bernadette Onfroy et Bernard Avron qui travaillera ensuite au BTC (Ballet Théâtre Contemporain d'Angers). À la même époque, tu participes à l'achat du cinéma le Club pour poursuivre l'action cinéma proposée par Claude Éric Poiroux et l'association Cinéma Parlant. Tu es resté fidèle à l'Anjou en venant présenter la plupart de tes créations au Nouveau Théâtre d'Angers : Ma Cour d'honneur, Mon ami Roger, Je suis un saumon et Le Fantôme de Shakespeare pour lesquelles tu as reçu deux Molière du meilleur one-man-show. Le travail théâtral qui se développe dans les collèges et les lycées de la région te passionne, tu interviens régulièrement dans des classes à Beaufort-en–Vallée, Angers, Nantes, Laval, tu participes aux Printemps Théâtraux de la région, aux universités d'été et tu deviens président d'honneur de l'association En Jeu. Défendant toujours la pédagogie active, tu écris : « L'avantage des classes qui font du théâtre, c'est qu'elles se lèvent. Elles parlent debout à leurs professeurs. Aborder jeune le théâtre, comme tous les arts, c'est comprendre jeune qu'il n'y a pas que 2 et 2 font 4 mais que la vie est pleine de mystères, d'ombres, de lumières, qu'il y a des morts qui peuvent revivre avec une voix jeune et étonnée, que l'énergie peut changer la couleur d'un texte, que la sincérité s'acquiert. Jouer la vie apprend à vivre ».

Et quand tu as senti la mort venir, une seule chose te préoccupait, jouer, économiser ton énergie pour ne pas manquer la rencontre avec le public qui se pressait au Théâtre des Halles en Avignon. La vie était là.

Tu aimais cette citation de Montaigne : « La vie s'est se préparer à la mort. Pour le reste, il peut y avoir des masques, mais pour le dernier rôle où la mort est le loup, il n'y a plus à feindre. Il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot. C'est le maître jour. C'est le jour de tous les autres ».

Ce maître jour est arrivé pour toi fin juillet, le festival d'Avignon s'achève.

Tu as traversé le temps avec ton visage rieur et tes yeux malicieux, ton intelligence des choses et des êtres, ta capacité à partager le rire et l'émotion, un peu comme ton personnage le Pierrot d'Asnières . Gamin et gavroche, frondeur et lucide. La dérision permet de cheminer en sifflotant et même de tirer sa révérence… en scène.

Bravo Philippe, mon ami.

 

Jean Bauné

           

                              

 

A Philippe Avron

 Christian Guerin, 1994. 


A l’humble regard du Pierrot seul
Tu vas sur les chemins où l’aube et l’ombre
mêlent leur jour, où les formes sans fond
se faufilent muettes, où le murmure naît
de l’inflexion des voix.
La lune est là ancrée aux liens ténus de la nuit
silencieuse, point d’ocre clair, compagnon
réverbère qui flèche son éclat
à l’humble regard du Pierrot seul.
Tes pieds de terre glaise valsent
face au corps spectateur mailé
par la ferveur des mots.
Ton geste funambule glisse hésitant
le long des filets de lumière
et dénoue lentement les gerbes de rires
qui traversent le temps.
Epaisseur moite du huit-clot, le lieu
devient mémoire vive,— bosquet nourri de vies
et de douleurs —, et dans l’humus qui naît
au dérobé de l’angle, dans l’espace vacant
où loge le regard qui délie les acquis,
l’ancolie germe légère et s’incline
avec humilité.
 

 

Philippe, je me souviens :

 

Un été, quelques jours dans la maison du Sud avec ma fille enfant, l’odeur des pins, les conférences sur “ L’arrivée de la Peste “ à Hyères...
Tu avais tracé une cible à la peinture rouge sur la porte de la buanderie pour jouer aux fléchettes avec Laure. Ophélia riait de tous tes enfantillages....Dans le placard, les grands bols en faïence décorés de rouge-grenat, parcourus de veinures brunes et de longues cicatrices , que tu protégeais de mon dédain en les privilégiant sur la table du petit déjeuner. Tu expliquais à Laure, tout regard ébloui, la beauté singulière que pose le temps qui passe sur les objets et sur nous . Tu avais une tendresse particulière pour les êtres et les bols ébréchés...
Nous lisions à Laure “ Le petit Prince” pendant qu’Ophélia préparait la salade ( Ah ! la sauce de salade d’Ophélia )

“ C’est une grosse économie de temps, dit le marchand . Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine”
“Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine...”

Il est bien loin ce temps, Philippe, et j’ai croisé, depuis, beaucoup de marchands de pilules censées apaiser la soif. Je tiens à te dire, maintenant que je fais partie des êtres ébréchés, que la qualité qui émanait de toi, si légère et si dense, ton sourire comme un infini respect, l’enfant que tu préservais en toi, sont de ces présences – rares – qui guideront mes pas, de plus en plus incertains, tout doucement, vers une fontaine....See you ...

Michèle Chambéry

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  • : Les amis de Philippe Avron
  • : Philippe Avron, auteur interprète, nous a a quittés le 31 juillet 2010. Ses amis se sont rassemblés dans une association pour faire vivre sa mémoire. On trouvera dans ce blog toutes les informations concernant les manifestations diverses qui lui sont consacrées.
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Jean-Jacques Lemêtre vous invite à écouter

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Orgual

Triolet cristal

Valsinette

Noel

Enchainement

Valse tsigane

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Valse heureuse

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Déjeûner sur l'herbe

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